dimanche, 24 mai 2015

Coup de foudre sur le 3e Goûter matrimonial

Dans son édition d'avril 1927, la revue mensuelle namuroise Le Guetteur Wallon consacre plusieurs pages au Goûter matrimonial d'Ecaussinnes. Emile Close avait assisté à la première festivité, en 1903 et y retournait en 1905. Ce sont des souvenirs de ce goûter qu'il égrène dans cette édition du Guetteur Wallon. Comme je n'ai pu trouver d'illustrations de ce 3e Goûter, les cartes postales ne sont pas datées de cette année et font, pour la plupart, référence au 4e ou 6e Goûter matrimonial.

Ecaussinnes, goûter matrimonial, 1905, célibataires, fête, Guetteur Wallon, journalL'auteur épingle quelques anecdotes savoureuses, dont celle d'un certain Alcide originaire du Pas-du-Calais qui écrit, comme bon nombre d'étrangers, au comité. Il ne manque pas de souligner qu'il hériterait d'ici peu de la coquette somme de 60.000 francs et qu'étant donné que la Belgique semblait en pénurie d'hommes à marier, elle penserait à accueillir des étrangers comme lui. Un jeune comédien français, habitué des salles de province, écrit, quant à lui, qu'il souhaite vivement trouver l'âme soeur. Il joint à sa lettre un portrait de lui endimanché et précise qu'il est d'excellente souche. "J'ai abordé, ajoute-t-il, la carrière dramatique si périlleuse, où je suis cependant resté le garçon honnête qu'ont fait de moi mes parents. J'ai 27 ans, le mariage est mon rêve ; de plus, je suis catholique et de physique agréable." L'acteur ne manque évidemment pas de réclamer une dot de 15.000 francs...! Il rapporte également qu'un Juif s'est enquis auprès du comité pour savoir s'il y avait des filles juives à épouser dans la bourgade. Le secrétaire s'est exclamé qu'il y avait à Ecaussinnes, une rue des Juifs, comme à Amsterdam.ecaussinnes,goûter matrimonial,1905,célibataires,fête,guetteur wallon,journal,mariage,souvenirs

Cinq Ecaussinnoises pour un Ecaussinnois!

A Ecaussinnes, la vie économique se repose essentiellement sur l'exploitation des carrières de petit granit qui occupe la partie méridionale des deux localités: Ecaussinnes-Lalaing et Ecaussinnes d'Enghien. Mais ce n'est curieusement pas ce qui a de plus surprenant dans la commune. Selon l'auteur, il semble qu'il y ait bien plus de petites filles que de garçons. Un échevin avance des preuves: il y a, à Ecaussinnes, cinq naissances féminines pour une naissance masculine! Le phénomène est, paraît-il incompréhensible, et encore aggravé par le refus des jeunes gens d'épouser des filles du cru. Et pourquoi?, s'interroge Emile Close. "On n'a pas envie", répondent en choeur des célibataires. "Il y a trop de célibataires. Nous ne sommes pas tranquilles." D'autres prétendent que les carriers ont le coeur dur ou qu'il impossible de faire un choix étant donné qu'il y a précisément trop de choix!

ecaussinnes,goûter matrimonial,1905,célibataires,fête,guetteur wallon,journal,mariage,souvenirsDes sociétés de jeunes gens se sont formées pour participer au Goûter. En font partie: les "Jeunes gens en quête d'une position sociale" de Braine-le-Comte, les Postulants de Manage, les Célibataires d'Horrues avec leur pancarte. Après le déjeuner, les groupes se forment pour visiter le château fort. L'étonnante scène décrite par Emile Close est teintée d'une douce anarchie: "des centaines de jeunes gens arpentèrent au galop les vastes salles vides aux solives de chêne dont les papiers de tenture, arrachés, pendaient comme des loques, et, n'y voyant rien d'autre pour leur curiosité, se mirent à chanter, à rire, à plaisanter, essayant de se distraire en dégringolant les escaliers, en ouvrant les portes des placards, des réduits et des 'retiros', en y enfermant les traînards dans une rigolade déchaînée. Ils avaient l'air d'une bande de pillards déçus."

Coup de foudre

Le discours de bienvenue de la présidente, Félicie Lescut avait lieu sur la Place de la Bassée mais c'était sans compter sur un orage qui éclata sans crier gare... "En désordre les membres de la chorale dégringolèrent quatre à quatre, leurs chapeaux à la main pour les abriter de la pluie, relevèrent le col de leurs redingotes et galopèrent furieusement vers les estaminets déjà remplis. La présidente battit en retraite chez un cabaretier voisin." La scène est touchante, presque pathétique. "Elle était toute défrisée par l'averse ; des mèches de ses cheveux battaient ses oreilles et son front. Avec sa petite figure de blonde de vingt-cinq ans, aux yeux bleus saillants, elle avait au repos une expression placide et presque triste. Une robe de lainage bleu habillait son corps fluet, d'où sortait une voix grave."

La jeune Félicie était surtout préoccupée par son discours, elle avait hâte de le déflorer et maudissait les nuages noirs qui ruisselaient sur la fête de l'amour. En attendant que le ciel se dégage, Félicie parle avec le journaliste et lui confie qu'elle travaille avec sa mère dans l'estaminet de la rue principale, le bien nommé "A la Présidente du goûter matrimonial". Elle est nerveuse et peine à se concentrer sur la conversation. Elle ne pense qu'à ce discours, le sien qui lui tarde de prononcer.

Le comité des fêtes décide alors de déplacer la fête à un endroit plus au sec. Sous un parapluie, les mains crispées sur son papier, Félicie a les joues roses mais elle est déterminée. Le cheveu débouclé et le regard inquiet, Félicie s'enfonce dans une grande salle à l'étage d'un café situé sur la Place de la Grande Ronce. Elle grimpe sur la scène, sous les applaudissements nourris de la foule qui l'avait suivie. D'une voix forte et calme, Félicie esquisse un sourire et commence à lire son discours.

"Tout ça n'vaut pas l'amour!"

"On célébrera cette année, par des fêtes splendides, le 75e anniversaire de l'indépendance belge. Sans doute, travailler à la prospérité et à la gloire de sa patrie, combattre pour ses droits, son indépendance et sa liberté, tout cela est fort beau, mais permettez-moi de vous dire confidentiellement, en employant les termes d'un couplet actuellement en vogue: Tout ça n' vaut pas l'amour !" Dehors la pluie battait les vitres du café. Le goûter "monstre" avait été préparé sur la place de la Bassée et les nappes blanches, les tasses de faïence gravées de lettres d'or (Santé, Espoir, Amour) étaient trempées. Une estrade surmontée d'un gros coeur rouge et de guirlandes de drapeaux était fouettée par les éléments en furie mais on n'arrête pas le flot de l'Amour à Ecaussinnes. Le goûter fut finalement improvisé dans les estaminets environnants, où la foule riante savourait cafés au lait, mastelles (couques à pâte très dure) et carabibis (bâtons de caramel).

Dans les rue de Lalaing, la drache n'arrête pas les ardeurs des jeunes gens qui, parapluies en main, dansent et chantent sur les pavés glissants du patelin. Pendant ce temps, Félicie aide sa mère à servir les bières. Le mauvais temps l'a visiblement tracassée. Elle songe aux unions qui n'auront pas lieu, cette année, à cause des foudres du ciel. "Un an à attendre, c'est long. D'autant plus qu'une occasion perdue, Dieu sait quand on la retrouvera. Vous ne savez pas, rien que dans cette rue-ci, il y a quarante-trois jeunes filles à marier, quarante-trois, oui, monsieur !"

Le crépuscule tombe sur Ecaussinnes et les flonflons, les chants, les danses bientôt s'estomperont au fond de la nuit en cet an de grâce 1905. La mère de la présidente, une sage femme avait soufflé au journaliste qui s'étonnait de toute cette exubérance: "Il faut bien que jeunesse se passe, savez-vous. Il n'y a pas de mal à rire, si l'on est rentré le soir." En effet.

Commentaires

Un article savoureux...
Un autre monde mais que j'ai bien connu grâce à ma grand-mère présidente qui avait aussi quelques anecdotes.
Je n'ai jamais souhaité être présidente malgré qu'on me l'ait demandé maintes fois. Cependant, toutes celles qui l'ont été ainsi que les demoiselles d'honneur, en gardent un merveilleux souvenirs.
Merci Nadine.

Écrit par : Hulin | dimanche, 24 mai 2015

Merci à toi pour ton commentaire, Yvette. Moi aussi, on m'a un peu poussée pour devenir présidente mais ce n'était absolument pas ma cup of tea! J'étais trop garçonne pour ce genre de manifestation. C'était trop "solennel" pour moi, je m'y serais sentie à l'étroit. Ceci dit, je n'ai jamais manqué un goûter et arpentais le village de long en large... et j'y ai même trouvé l'amour, mon premier sous la voûte protectrice du Tunnel des Amoureux. Un moment d'une douceur infinie que j'emporterai à tout jamais avec moi et auquel je pense lorsque je dois me régénérer. C'est certain que c'est une expérience unique pour les Ecaussinnettes et que j'aurais dû m'y risquer à l'époque.Parader avec des politiciens ne me tentait pas des masses et j'aurais dû faire semblant. C'est ce qui m'a refroidie.

Écrit par : Nadine | lundi, 25 mai 2015

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